ROCKY, le combat contre le déterminisme social.
Rocky et le déterminisme social : Quand la volonté défie les structures
Le cinéma a souvent été un espace où l'individu transcende son destin, défiant les lois de la société et les obstacles qui se dressent devant lui. Un des exemples les plus frappants de cette dynamique est sans doute le film Rocky, réalisé par John G. Avildsen en 1976. Le personnage de Rocky Balboa, incarné par Sylvester Stallone, se dresse comme un symbole de persévérance individuelle contre un monde qui semble vouloir l’écraser. Mais si l’histoire de Rocky résonne tant auprès du public, c’est qu’elle résonne aussi avec une question plus profonde : celle du déterminisme social.
Le déterminisme social selon Pierre Bourdieu
Pierre Bourdieu, sociologue français de renom, a profondément influencé la manière dont nous comprenons les structures sociales et les inégalités. L'une de ses théories centrales est celle du déterminisme social. Selon Bourdieu, la position sociale d'un individu est largement déterminée par son capital — qu'il soit économique, social, ou culturel — hérité de sa famille et de son environnement. Ces capitaux conditionnent les chances de réussite et les trajectoires de vie. En d'autres termes, pour Bourdieu, la société est structurée de telle manière que les classes sociales tendent à reproduire leur statut, et il est difficile, voire impossible, pour un individu d'échapper à sa condition de départ.
Ainsi, dans une vision bourdieusienne, le destin de quelqu’un comme Rocky Balboa, issu des classes populaires de Philadelphie, serait de rester coincé dans une vie d’échec et de médiocrité. Le personnage de Rocky travaille comme collecteur de dettes pour des usuriers et peine à survivre dans un milieu qui lui laisse peu de chances de s’épanouir. Tout, dans son parcours, semble confirmer le déterminisme social tel que l’analyse Bourdieu.
Rocky : une rébellion contre le destin social ?
Rocky, pourtant, n'est pas un film sur l'impossibilité de changer son sort, mais sur la capacité à le transcender. L’histoire de Rocky est celle d’un homme qui refuse d’accepter les limitations que son milieu social impose. Lorsqu’une opportunité inattendue se présente — un combat contre le champion du monde de boxe, Apollo Creed —, Rocky saisit cette chance comme un moyen de prouver à lui-même et au monde qu'il vaut plus que ce que la société lui a attribué.
Le film se présente donc comme une ode à la persévérance individuelle et à la volonté de surmonter les déterminismes sociaux. Rocky ne devient pas nécessairement riche ou prestigieux à la fin du film, mais il parvient à accomplir quelque chose de bien plus fondamental : il prouve qu’il est possible de se battre contre l’ordre social et, au moins dans une certaine mesure, de le défier.
Quand l'individu défie les structures : un mythe ?
Toutefois, il convient de ne pas oublier que Rocky reste une fiction, et que l'exception que représente le succès de Rocky ne contredit pas la règle théorique de Bourdieu. Le fait que Rocky parvienne à se hisser jusqu’à un combat pour le titre mondial est, en grande partie, le fruit d’une opportunité presque accidentelle — un "coup de chance". Cela rappelle que, bien que les individus puissent parfois défier le déterminisme social, de telles réussites sont souvent le fruit de circonstances rares et exceptionnelles, plutôt que d’un effort individuel seul.
D’ailleurs, si on analyse l'ensemble des films de la saga Rocky, on voit que Rocky doit constamment se battre contre le poids des structures sociales, économiques et culturelles qui cherchent à le remettre à sa place. Son succès initial ne lui assure pas une ascension sociale durable ; il doit continuellement lutter pour conserver ce qu’il a conquis, dans un monde où les structures sont implacables.
Conclusion : Rocky et Bourdieu, deux visions réconciliables ?
Alors, Rocky Balboa est-il un contre-exemple à la théorie du déterminisme social de Bourdieu ? Oui et non. Rocky nous montre qu’il est possible, à travers la force de la volonté, le travail et un concours de circonstances, de repousser les frontières imposées par le milieu social. Mais il ne faut pas oublier que ces récits sont rares, et qu’ils relèvent souvent d'une mythologie de la réussite individuelle qui ne s’applique pas à la majorité des personnes issues des classes populaires.
En fin de compte, Rocky nous rappelle que si l’individu peut, parfois, défier les lois de la société, la réalité quotidienne est souvent plus proche des structures sociales rigides décrites par Bourdieu. Il y a une tension permanente entre ces deux réalités : le désir d’échapper à sa condition, et la force invisible mais puissante des structures sociales qui nous ramènent à notre point de départ.